L’infirmière du Québec – Janvier-Février 1994
par Suzanne Blanchet
Invitée à prononcer la conférence de clôture du 73e congrès de l’OIIQ, la psychologue Nicole Côté puise dans ses racines familiales – «Je viens d’une famille d’infirmières» – pour rapidement établir une forme de complicité avec son auditoire. Sous le signe de l’humour, elle envoie de nombreux messages de motivation. D’abord dans sa propre définition de l’innovation : «C’est l’ovation de ce qui est inné, la célébration, la reconnaissance et l’expression libre de ce qu’on est à l’intérieur de soi. On est innovateur quand on ose sortir de sa coquille, quand on ose exprimer les choses authentiques qu’on a gardées à l’intérieur pendant longtemps. C’est l’expression de notre essence.»
À sa propre définition, elle ajoute celle du Larousse, qui dit qu’innover, c’est introduire quelque chose de nouveau dans un domaine particulier. «Innover, c’est donc apporter sa contribution spécifique et originale à partir de l’expression de ce que l’on a d’unique et d’essentiel.» Innover, dit-elle encore, ce n’est surtout pas imiter les autres, même s’il y a de la valeur à s’inspirer de ce qu’ils ont de mieux. «On a souvent confondu l’innovation avec l’imitation, la performance, l’intimidation, la manipulation et la substitution de termes.»
C’est en créant les choses à notre ressemblance, de façon authentique, qu’on arrive à innover, affirme la psychologue. Pour garder leurs lettres de noblesse, les infirmières devront affirmer constamment, fièrement, l’essence de leur profession dans ce qu’elle a de noble et d’irremplaçable. L’acte d’aider, de soulager, de calmer, de prendre soin d’une personne qui souffre est l’essence même de la profession. Mme Côté se défend bien toutefois d’encourager les infirmières à effectuer un retour en arrière en donnant cette définition de l’essence de la profession. «Selon moi, les infirmières sont des personnes bien intégrées, qui ont une bonne épine dorsale, une bonne façon de communiquer et qui sont caring avec les gens.»
Innover, c’est apporter sa contribution spécifique et originale à partir de l’expression de ce qu’on a d’unique et d’essentiel
Une relation thérapeutique
L’intervention infirmière réside dans la relation thérapeutique, une relation qui est faite d’engagement, d’attention, de croyance en la guérison, de charité, d’expérience. «L’essence de votre responsabilité professionnelle, c’est la création et le maintien d’un milieu thérapeutique dans lequel les gens vont pouvoir recouvrer la santé. C’est la création de systèmes de soins efficaces, rassurants, accueillants. C’est la prise en charge humaine et intelligente de la personne malade.»
Cette approche, souligne la psychologue, est relativement unique dans le monde d’aujourd’hui «Être engagé et positif, croire à l’impossible, avoir de l’entregent, ce n’est pas à la mode par les temps qui courent! Alors, il est certain que vous allez détonner par rapport aux autres… vous allez donc innover!» Pour illustrer son propos, Mme Côté raconte que, lorsqu’elle a voulu se tailler une place et occuper des territoires nouveaux, elle a adopté un langage différent de celui de son entourage : «Je suis retournée à mes racines de psychologue et j’ai parlé aux hommes d’affaires comme une bonne psychologue l’aurait fait. C’est ce à quoi je dois mon succès.»
Elle ne conseille pas pour autant de mettre de côté les interventions techniques et scientifiques, l’information et les budgets. « Mais il faut revenir à l’essentiel. Ce qui permet à une personne malade de retrouver son intégrité et son goût de vivre, c’est vraiment la qualité des soins qu’elle reçoit. »
Devenir des magiciennes
Comme la profession d’‘infirmière est majoritairement composée de femmes, c’est surtout à elles que s’adresse la conférencière. «Il est temps que les femmes apportent quelque chose de nouveau dans les organisations et dans la société. En introduisant des principes féminins, on va commencer à y mettre du bon sens.» Et d’énumérer la douceur, la souplesse, le charisme, l’amour, la force, le pouvoir de dénouer les conflits à partir de l’écoute et de la compréhension du monde, de simplifier les choses plutôt que de les compliquer, de dégonfler les ego et de convaincre les récalcitrants en les aidant à se réconcilier avec eux-mêmes.
Pour ce faire, les infirmières doivent adopter une stratégie de communication efficace. Aux stratégies usées à la corde que sont celles de la victime et du guerrier, Nicole Côté en suggère une troisième, celle de la magie. «Un magicien, c’est quelqu’un qui a beaucoup de pouvoir et, en tant qu’infirmières, vous allez trouver votre pouvoir dans l’art d’être des soignantes.»
La psychologue fait cependant remarquer que, pour être capable de prendre soin des autres, il faut prendre soin de soi. Pour y arriver, elle propose trois voies de développement. La première voie est celle de l’équilibre émotif. «Il faut que vous ayez une stratégie de prise en charge de votre vie personnelle, une stratégie de ressourcement permanent. N’attendez pas de souffrir de burnout pour en parler. L’équilibre émotif doit faire partie de votre éthique professionnelle et des choses dont vous discutez et que vous conservez à l’ordre du jour. C’est bien important, la santé et l’équilibre du soignant.»
La voie du leadership
La deuxième voie est celle de la rigueur, du bon sens et de la compétence technique. En consultant le programme du congrès, Mme Côté constate avec plaisir que, déjà, les infirmières sont engagées dans cette voie. Les innovations présentées dans le cadre des ateliers sont des instruments qui vont permettre aux infirmières de mieux exercer leur profession mais, prévient la psychologue, il faudra les investir correctement. «Autrement, vous allez vous faire avoir!»
Enfin, le leadership constitue l’autre voie de croissance pour les infirmières. «Une voie dans laquelle votre présidente s’est beaucoup investie, fait remarquer la psychologue. Selon moi, le meilleur moyen pour vous d’exister, c’est de gérer votre essence, de vous organiser pour avoir un certain contrôle des milieux thérapeutiques. Non pas un contrôle de surveillance, mais un contrôle d’infiltration par des chefs de file compétentes à des postes de commande, des directions de soins infirmiers, oui, mais aussi des directions générales et d’autres postes importants dans certains endroits stratégiques de la société. « C’est à ce prix-là qu’on occupe de nouveaux territoires.»
Pour s’engager sur la voie du progrès, les infirmières doivent, sur le plan individuel, faire la conquête de leur intérieur. «Retournez à vos sources, à l’idéal que vous aviez lorsque vous avez choisi votre profession.» Elles doivent aussi faire le même exercice sur le plan collectif. «C’est dans la vie intérieure de votre organisation que vous trouverez les solutions les plus brillantes pour l’avenir, les plus porteuses d’évolution.»
En guise de conclusion, elle lance un défi à son auditoire. «Quand j’étais petite, c’étaient des infirmières qui géraient le système de santé. D’accord, elles étaient des religieuses, mais des religieuses-infirmières. Elles contrôlaient tout… enfin, elles en contrôlaient beaucoup. Je ne vous dis pas de reprendre le même style mais je me dis que, si vos pionnières ont déjà eu de l’autorité dans ce système, de la notoriété et énormément d’influence, il n’y a aucune raison, avec tout le bagage, toute l’expérience personnelle et professionnelle que vous avez, que vous ne refassiez pas un jour la même chose. Pensez-y. Il y a beaucoup d’avenir dans votre profession.»
