Le pire qui puisse arriver…

Le Bulletin des agriculteurs – Octobre 1990
Par Nicole Côté

Pour amadouer l’incertitude, il faut prévoir le pire, mais continuer à vivre en espérant qu’il n’arrivera pas.

 L’agriculture est un domaine difficile et incertain. Aussi faut-il penser à se rendre la vie le plus facile possible et à en profiter pleinement à chaque jour. De plus, le travail de producteur agricole étant parfois un peu solitaire, il est bon, même pour les plus indépendants d’entre eux, de se retrouver ensemble, de se raconter leurs peurs et leurs espoirs, de sentir qu’ils ont des collègues qui peuvent les supporter et qu’en retour ils pourront aider et stimuler. Rassurer quelqu’un c’est souvent rassurant. C’est comme lorsqu’on berce un enfant. On se berce en même temps.

Actuellement, la planification stratégique est très à la mode. On analyse le passé, on scrute le présent et on essaie de prévoir l’avenir. La planification aide certainement à mieux s’organiser, mais il arrive parfois des situations où les variables sont tellement indépendantes de notre volonté et où les phénomènes fluctuent de façon tellement inattendue qu’il vaut mieux apprendre, tout en faisant des prédictions, à vivre avec l’incertitude.

Vivre avec l’incertitude, cela ne veut pas dire jouer à l’autruche. Au contraire, cela veut dire être réaliste. D’abord, il faut prendre la vie comme elle est, c’est-à-dire comme un mouvement permanent dont on ne sait pas exactement quand il s’arrêtera. Puis, il faut évaluer le plus justement possible le niveau de risque avec lequel on vit.

La stratégie du pire consiste, d’une part, à évacuer la pire chose qui puisse arriver et, d’autre part, à agir en conséquence. Il faut d’abord prévoir tout ce qu’il est possible d’organiser en cas de malheur: prendre des assurances et organiser des plans d’évacuation ou de secours. On doit aussi se donner des règles de conduite très strictes, adopter des contrôles de la machinerie et de l’équipement très sévères, souscrire à des mesures rigoureuses de prévention des accidents.

Puis il faut continuer à vivre au jour le jour en espérant que le pire n’arrivera pas.

Un symbole d’incertitude

Il existe plusieurs exemples intéressants et concluants de l’efficacité de cette stratégie du pire. Parmi ceux-ci, un des symboles les plus puissants est celui de l’alcoolique réhabilité qui doit apprendre à vivre avec la possibilité constante de faire une rechute. Les alcooliques anonymes ont mis au point une méthode d’intervention efficace fondée sur la stratégie du pire.

 Ils proposent aux alcooliques de régler ce qu’il faut régler d’abord, c’est-à-dire de se désintoxiquer. Puis ils leur inculquent des règles de conduite :

* ne jamais prendre de risque, ne jamais boire une goutte d’alcool;
* vivre 24 heures à la fois, entreprendre chaque journée comme si c’était la dernière journée de leur vie;
* se rencontrer régulièrement pour se raconter leurs exploits, se féliciter de leur persévérance et se dire que le ciel ne leur est pas encore tombé sur la tête;
* se supporter mutuellement et se pardonner de ne pas toujours avoir un bon moral;
* se parrainer les uns les autres de façon à pouvoir avoir du secours au besoin.

Ces règles semblent peut-être un peu simplistes, mais elles ont fait leurs preuves. Elles peuvent facilement être adaptées à toute situation inquiétante, nébuleuse ou stressante. Les producteurs agricoles pour qui l’avenir est toujours incertain auraient avantage à s’en inspirer. Ils pourraient ainsi expérimenter la stratégie du pire en imaginant une fois pour toutes la pire catastrophe qui puisse leur arriver et se donner le meilleur scénario possible pour s’assurer ou se rassurer. Il faudrait en même temps apprendre à vivre au jour le jour et profiter de la vie, des petites et des grandes joies qu’elle apporte.

Au fait, le producteur devrait prendre le temps de parler de ses succès, de se féliciter pour ses bons coups et de se réjouir du fait que le pire n’est pas encore arrivé. Et parce que son travail est solitaire, il aurait intérêt à se créer un réseau de support, d’entraide et de communication et à s’en servir durant les périodes difficiles.