La fierté, c’est rentable

PME – Décembre 2003-Janvier 2004
Par Marie Quinty

Nicole Côté, psychologue et présidente de Psycho-Logic, est consultante en gestion d’entreprise depuis plus de 25 ans. Conférencière appréciée pour ses propos directs et éclairants, elle a été invitée, en novembre dernier, par le Groupement des chefs d’entreprise du Québec pour discuter du thème de leur 29e congrès annuel : «La fierté, c’est rentable!»

Qu’entendez-vous au juste par «fierté»?

Être fier, c’est se reconnaître, en tout humilité. C’est être conscient de ses talents comme de ses faiblesses. On est fier de ce qu’on a d’original et d’individuel comme de ce qu’on a d’universel et de plus authentiquement humain. On ne se prend pas pour un autre et on se montre comme on est. La fierté bien placée prend ses racines dans l’authenticité, tandis que la vanité est basée sur le regard des autres. Les vaniteux vivent pour la galerie.

Comment la fierté se manifeste-t-elle chez le dirigeant d’entreprise?

On est d’abord fier de ce qu’on est. Le propriétaire d’une petite entreprise est  fier de progresser et de se dépasser, non par rapport aux autres, mais par rapport à lui-même, un peu comme les athlètes qui battent leurs propres records. Ensuite, il est fier de sa contribution : il réussit à faire vivre sa famille, il a créé des emplois, etc.

Comment la fierté peut-elle être rentable?

Elle est rentable parce qu’elle nous pousse à donner le meilleur de nous-même, donc à travailler intelligemment. Le dirigeant qui se sent fier de lui exploite ses talents. Il connaît sa valeur, il a de l’énergie et du plaisir à travailler. Cette fierté est contagieuse. Elle rayonne et elle crée de la confiance. La fierté, ça rassemble le monde! Quand un chef d’entreprise fier entre dans une pièce, on a envie de se tenir droit! Le sentiment d’identification est fort. La plupart des leaders ne se rendent pas compte de l’impact ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Celui qui sacre comme un charretier ou qui fait un fou de lui au party de Noël abaisse le niveau de fierté de toute son équipe.

 Quand on est fier, on ne fait pas n’importe quelle niaiserie, on ne s’habille pas n’importe comment. Bref, on se respecte. C’est cette idée qui tient dans cette phrase souvent entendue : «On est pauvres, mais on est fiers». Je me rappelle un groupe de préposés aux bénéficiaires à qui je donnais une formation. Ces gens ne gagnent pas des millions. Au lunch, le patron leur avait payé un petit verre de vin blanc. Ils étaient chics pour l’occasion. Ils étaient fiers. C’était beau à voir.

La fierté, est-ce que ça se cultive?

Bien sûr que ça s’acquiert. Quand on est petit, la vie est dure. L’enfant doit se démener pour avoir ce qu’il veut. Il apprend à manipuler. Nous avons donc une partie de nous-même qui s’est développée dans ce monde de concurrence et de manipulation. C’est notre petit «moi» calculateur. Il est peureux et il se prend au sérieux. Il peut se manifester à l’âge adulte. S’il prend le contrôle, on aura des problèmes. Mais en grandissant, on se sécurise, on prend possession de ses moyens, on arrête d’avoir peur, de vivre dans l’illusion. On se prend moins au sérieux. Le «moi» adulte est plus groundé, plus solide. C’est dans ses racines que naît la vraie fierté.

Ce «moi», parce qu’il se prend moins au sérieux, nous permet de prendre des risques et d’être fier, même de nos échecs. Au moins, se dit-on, on aura essayé. Bien sûr, on est fier de ses succès. Mais quand on s’y attarde trop, on se crée énormément de pression. Les entrepreneurs, qui possèdent une grande volonté de se réaliser, doivent y prendre garde. Ils démarrent leur entreprise pour se prouver ce dont ils sont capables. Mais, un jour, il faut qu’ils en aient fait la preuve pour de bon. C’est alors qu’ils deviennent fiers de leur entreprise pour ce qu’elle est. Même quand ils manquent leur coup. Ceux qui ne sont fiers d’eux que lorsqu’ils réussissent, qu’ils font de l’argent ou qu’ils sont applaudis ont une faible estime d’eux-mêmes.

C’est comme ces gens qui disent : « Je suis fier de mes enfants ». Pour beaucoup, cela veut dire que leur enfant est marié, qu’il a un bon job et une famille. Ces parents sont fiers de la réussite de leur enfant; en fait, ils l’utilisent pour se faire valoir. La vraie fierté, c’est d’être fier de son enfant, même s’il divorce! Comme on est fier de son entreprise même quand elle traverse une mauvaise passe, qu’elle perd de l’argent. Comme on est fier de son conjoint même s’il a une bedaine (rires).

L’un des grands avantages de la fierté, c’est ce sentiment de dignité qui nous accompagne même dans les situations d’échec, c’est la liberté d’être soi-même, une permission qu’on se donne.

Comment fait-on pour créer de la fierté dans son entreprise?

On amène les gens à voir leur travail comme une contribution, en leur en parlant et en donnant un sens à ce travail. Par exemple, on pense à dire au responsable du ménage : «Grâce à toi, c’est agréable de travailler ici». Autant un commentaire négatif est destructeur, autant une remarque positive est puissante, surtout si elle fait référence à la personne elle-même. Alors, on la touche au cœur.

On rend les gens fiers de leur travail et de leur entreprise en reconnaissant l’effort et le progrès. Trop souvent, de nos jours, on n’est fier que de ce qui rapporte. Il y a une foule de contributions qu’on ne souligne pas. Je vous cite les propos d’un gestionnaire qui les a vues, lui. Il a dit à un de ses employés au bord de l’épuisement : «Tu n’as pas eu ta prime parce que tu ne nous as pas fait faire d’argent. Mais je viens de réaliser que tu nous as évité d’en perdre beaucoup.». Il faut prendre la parole pour décrire les contributions des gens; on utilise trop de chiffres de nos jours. Je repense aux membres de cette équipe de direction qui venaient de connaître une situation très difficile. Le moral était bas. C’est en faisant un bilan de leurs réalisations qu’ils ont pris conscience de tout le travail qu’ils avaient abattu, sans lequel leur situation aurait été bien pire. Du coup, ils étaient fiers. C’était touchant.

Comment tuer la fierté? Chiffrez les contributions, comparez les employés à des profils de compétence, fixez des objectifs trop élevés ou élevez-les un peu plus chaque année, et comparez les gens les uns aux autres. Personne n’est vraiment fier d’être meilleur que l’autre; ça gâte la sauce. L’idée n’est pas de comparer, mais de reconnaître le talent de chacun et de souligner ce que chacun apporte de particulier à l’équipe de travail.

Comment cette fierté influe-t-elle sur notre travail, concrètement?

La vraie fierté accroît notre vigueur créatrice, elle nous pousse à faire des choses qui nous surprennent nous-même. On ressent alors l’excitation d’apprendre et d’avancer, et le contentement d’avoir essayé, d’avoir fait ce qu’on voulait faire. On ressent également le besoin de partager son expérience. C’est ce que fait le Groupement des chefs d’entreprise du Québec. Ses membres échangent beaucoup sur ce qu’ils vivent, et ils ont une façon heureuse de le faire. Et ce n’est pas de la vantardise; ils parlent aussi bien de leurs difficultés que de leurs bons coups. Le but est de partager leur expérience pour en faire bénéficier les autres. Il est facile de se sentir fier quand on participe à leurs discussions. La fierté est contagieuse.