Affaires Plus – Mars 1999
LE REFUS GLOBAL
Par Nicole Côté
Récemment, j’ai reçu de toute urgence un cadre de 40 ans qui venait de s’effondrer à son retour de vacances.
Il était entré tôt au bureau pour prendre de l’avance. Cinquante messages l’attendaient dans sa boîte vocale et cent trente-six courriels sur son ordinateur. Il a paniqué et s’est mis à pleurer sans pouvoir s’arrêter. Son système nerveux venait de flancher. Prescription de l’expert : deux mois de congé, après lesquels on réévaluera la situation.
Malheureusement, il ne s’agit pas d’un cas isolé. Depuis l’automne, j’ai eu connaissance de quatre événements semblables dans mon réseau de clients et d’amis. Et les quatre individus concernés étaient des gens bien organisés, très appréciés, qui aimaient leur métier et jouissaient d’une vie familiale harmonieuse.
Comment peut-on en arriver à l’épuisement?
De tels phénomènes se produisent souvent dans des entreprises riches et performantes qui restent compétitives en demeurant «lean and mean». Elles ont rationalisé leurs effectifs jusqu’à l’anorexie. Or, dans un système anorexique, tout le monde manque de vitamines.
Ils se produisent aussi dans des milieux où l’on a prôné la responsabilisation de manière irresponsable, en exigeant des miracles (j’ai entendu des patrons dire qu’il fallait atteindre 125% des objectifs!) sans offrir les ressources et le soutien nécessaires. La pression venue d’en haut est absorbée par les cadres les plus fiables et les plus capables, qui n’ont pas le cœur de surcharger des collaborateurs déjà occupés au maximum. À cela s’ajoutent les nouvelles technologies qui rendent tout plus rapide et créent l’illusion qu’on peut tout accomplir tout de suite.
Que faire?
Quand le système nerveux lâche, quand le corps atteint sa limite et décide de tomber en grève, on n’a pas d’autre choix que de respecter sa décision. Il faut décrocher immédiatement de son milieu de travail et rentrer chez soi pour dormir et se soigner. Au cours des deux premières semaines, il est hautement recommandé d’éviter toute source de stress et de contrariété, et de se contenter d’activités agréables et non exigeantes, comme des massages, des sorties en plein air, des petits concerts maison. Cette cure permet de remettre le compteur à zéro. Lorsque l’énergie et les idées reviendront, on commencera un processus de réflexion systématique sur ce que l’on veut et peut faire.
Un individu dépasse ses limites parce qu’il s’est mené trop durement. Face à un «patron» aussi exigeant, il doit se doter d’un «syndicat» personnel qui parlera de ses besoins, de ses sentiments et de ses aspirations. C’est uniquement dans le calme et la paix que cette nouvelle voix se fera entendre et que le dialogue intérieur prendra place.
Il pourra alors revoir la totalité de son existence et envisager un retour à la vie active, dans des conditions différentes. Sinon, il court droit vers la rechute. Dans tout ce processus, l’important est d’opter pour son bonheur, de développer sa fidélité à soi-même, et de prendre les décisions qui permettront d’en ressortir grandi et pacifié.
Comment prévenir?
Les meilleurs antidotes à l’épuisement sont le silence et la gestion de sa santé. Le silence permet de développer cette intimité avec soi qui assure le maintien de son équilibre. Les crises n’arrivent jamais sans avertissement. Aussi faut-il écouter les murmures de son organisme et en tenir compte; sinon, l’organisme parlera plus fort et finira par crier pour se faire entendre. Et ce sera l’effondrement, l’infarctus, le cancer ou l’accident.
Les signes avant-coureurs de burn out sont nombreux : l’insomnie, l’augmentation ou la perte d’appétie, l’anxiété, les émotions incongrues, la perte de libido, la fatigue physique et mentale, la maladie. Il faut réagir dès que ces signes se manifestent, se donner un programme d’entretien de sa santé par la détente, le sport ou les loisirs et prévoir des périodes de ressourcement quotidiennes. Et ce n’est pas tant l’intensité que la régularité qui a un effet bénéfique.
Il est également recommandé d’effectuer fréquemment des bilans. Le bilan déclenche la mise à jour de tous les dossiers de sa vie et conduit à des actions qui règlent les petits problèmes irritants et énergivores. Il évite l’accumulation de frustration et de stress qui conduisent au burn out.
Le seul moyen d’échapper aux pressions qu’exercent sur nous l’appât du gain, la culpabilité et l’ivresse de la performance, ainsi qu’à l’envahissement du téléphone et d’Internet, c’est de refuser de «perdre sa vie à la gagner» et de commencer petit à petit à devenir des créateurs d’une existence qui nous ressemble et qui nous convienne. C’est ainsi que notre fragilité, comme notre force, deviendra une très grande alliée.
