Affaires Plus – Novembre 1999
Par Nicole Côté
J’ai toujours été étonnée de la petitesse et de l’étroitesse de ceux qui se définissent comme des gens de pouvoir…
Je me souviens d’un de mes frères qui avait été interpellé par le directeur des études de son collège, un individu très contrôlant, qui lui demanda: «D’où venez-vous, Monsieur Côté?» «De la bibliothèque, répondit-il. Voulez-vous la liste des noms de ceux qui y étaient ?»
À cette époque, j’avais été impressionnée par l’audace de mon frère. Aujourd’hui, j’apprécie son humour noir face à la caricature de pouvoir qu’était ce prêtre. Ce dernier s’illusionnait en pensant qu’en contrôlant les allées et venues de ses étudiants, il finirait par en faire ce qu’il voulait. C’est pourtant la tendance de certains dirigeants qui s’imaginent accomplir des miracles en resserrant les contrôles et en faisant peur au monde.
Il existe deux types de relations: les relations d’amour et les relations de contrôle. Alors que les relations d’amour sont fondées sur le respect, l’ouverture et la gentillesse, les relations de pouvoir sont caractérisées par la manipulation, les tentatives répétées de conditionner l’autre à nous donner ce que l’on veut, en lui imposant des choses, en faisant du chantage affectif, en l’ignorant, en le méprisant ou en le culpabilisant.
Ces tactiques provoquent des réactions complémentaires. L’amour engendre l’amour, le contrôle suscite le contrôle. Malheureusement, dans nos milieux de travail, on parle plus souvent de contrôle que d’amour. On justifie cette attitude en déclarant qu’on n’est pas dans les organisations pour aimer les gens. Toutefois, il faut se rendre compte qu’on n’est pas là non plus pour les «écoeurer».
L’utilisation du pouvoir est nécessaire quand on veut provoquer des mouvements ou encore quand on a affaire avec des gens nuisibles ou dangereux. Elle peut même être sportive. Qui n’apprécie pas une bonne bagarre de temps à autre ? Mais quand la relation de pouvoir s’érige en système, elle devient lourde, pénible et en définitive relativement stupide et stérile.
Prisonnier de son prisonnier
Il est illusoire de penser pouvoir contrôler quelqu’un d’autre. Bien sûr, on peut toujours réussir à obtenir ce que l’on veut d’une personne en la payant, ou en menaçant de lui retirer son emploi ou sa place dans notre vie. Ces stratégies peuvent être efficaces à court et même à long terme. Mais elles sont limitées («vous pouvez contrôler mon corps mais pas mon âme», ai-je déjà lu), et surtout coûteuses.
Car si on veut contrôler quelqu’un, il faut maintenir un haut degré de vigilance. Pour intimider, il faut sortir ses armes; pour bouder, se retenir et pour culpabiliser, faire pitié. Comme la pieuvre qui déploie ses tentacules et se colle à sa proie pour la mater, on devient prisonnier de son prisonnier. En effet, pour «garder la main haute» sur l’autre, on a besoin de sa propre main qui, pendant qu’elle contrôle ne crée rien d’utile, d’original et d’intelligent.
Comment savoir si on est dans une dynamique de contrôle ou d’amour?
On n’est dans l’amour quand on vit du plaisir, de l’intérêt, de la sécurité, de la confiance et de la liberté au contact de l’autre. On est dans le contrôle quand on vit de la peur, de l’irritation, de l’insécurité, de la honte, de l’oppression et des limitations.
Lorsque l’on prend conscience d’être engagé dans un rapport de force, il importe de se remémorer que si on réagit en essayant de changer l’autre, d’avoir raison de lui ou de le manipuler, on ne fera que nourrir le conflit. Il faut plutôt cesser de contribuer à la dynamique, prendre du recul, se recentrer sur soi, tenter de comprendre l’autre et de le respecter malgré ses faiblesses. Par la suite, on pourra établir un dialogue constructif, et si ce n’est pas possible, apprendre à se taire.
Les avides de contrôle pourront toujours courir après le pouvoir, jamais ils ne pourront vous contrôler de l’intérieur ni vous enlever votre sérénité si vous êtes en contrôle de… vous-même, et êtes en amour avec la vie.
